Une éducation à refaire

lundi 19 mai 2008, par Ernest-Antoine de Morny

Perceval, fils du duc zollernois de Vasserlande, s’est récemment essayé à la littérature en publiant un désastreux manuscrit à portée initiatique. Présentée hier au salon de la comtesse de Chastryes, l’œuvre s’est vu accueillie par une critique unanime.

« S’il est une chose qu’il faut retenir de l’Éducation sentimentale, c’est bien le sentiment. Abject, perfide, obscène, ostensible, dégoulinant de chaque page tel le vice suintant sur les murs et les pavés des bas-fonds du cloaque que l’on nomme Wilhelstaufen, il empêche par sa nature de se faire la moindre idée raisonnable de l’éducation, qui en est pourtant le membre titulaire premier, qu’a pu recevoir son géniteur. »

C’est en ces mots que le marquis de Bonatello a ouvert cette séance de lecture dominicale à l’hôtel de Chastryes, en compagnie d’une assistance résolument décidée à se détendre un peu aux dépens des tentatives malhabiles d’un quidam zollernois.

« En reprenant ces pages, et pour peu qu’on s’attache – Seigneurs – à les lire, a poursuivi le marquis, l’on prend une conscience aiguë des mérites de l’ignorance du bas peuple en Avaricum : en manque de savoir jeter sur le papier ses pensées malhonnêtes, il nous épargne de prendre connaissance de ses états d’âmes les plus morbides ; mais il a plus à la Providence de ne point offrir tel privilège aux lecteurs zollernois, incessamment aux prises avec les pires déchets dont un esprit humain suffisamment torturé s’est rendu capable. D’esprit, d’ailleurs, l’auteur de ce roman n’en fait pas même montre, expliquant que l’on doive – s’il était besoin de lui montrer telle déférence – le classer sous les écrits de Zade, qui du moins avait ce mérite de savoir incorporer quelque subtil intellect au récit de ses frasques. »

En outre a-t-on entendu le duc de Percy abonder, quoique de manière moins circonvolutive. « C’est d’un barbant ! », a affirmé sans détour celui qui, on le sait, a dignement succédé à son père le Prince Winston dans le domaine des belles lettres.

Le brûlot qui, on a de bonnes raisons de le croire, est cause des quelques dérangements que connaît la Maison plutôt rangée du duc de Vasserlande, ne vaudrait-il donc pas mieux que l’antre de la cheminée ou crépite le feu auquel on le destine ? Premier constat en tous cas, nul besoin de se lancer dans l’écriture d’un livre pour faire ses armes contre les temps ; non que l’on entende ici paraphraser un Prout dans sa Recherche du temps perdu, car il est bien question pour nous des temps, ceux qui conjuguent les verbes – que notre écrivain en herbe prenne note de ce qui suit : – « j’allais » ne vaut point « j’allai », point davantage que deux ans ne valent un interstice de quelques secondes où s’ouvre une fenêtre inexplorée qu’il est question de faire partager (du moins, d’essayer). Se faire cent fois cette remarque, faussement surprise, vaguement désabusée, à chaque tournant de page, que l’auteur se verrait sans l’ombre d’un doute corrigé par le moindre copiste scribouillard, est en vérité d’un navrant qu’étouffe à peine l’ennui morbide, soporifique, mortel, qui étreint le lecteur au fil des mots.

Voici donc poindre notre deuxième constat, qui est en fait celui dont se fit l’écho le vicomte de Treyes : « sous les apparences d’un récit qui dérange la bonne société, l’Éducation sentimentale n’est intrinsèquement que linéarité à la convenance débordante, continuité aux traits lissés, répétition aux rythmes monotones. Pauvre chose : comme si un malheur n’arrivait jamais seul, sa seule évocation provoque l’ennui ». Est-il encore besoin d’adjoindre les explications détaillées du très grand L’Hytrée sur l’absence manifeste – et en outre totale – de ruptures dans la construction du récit, sur la pauvreté des choix stylistiques, sur les limites lexicales du texte, pour faire entendre l’état d’esprit qui présida aux échanges des vingt minutes suivantes ? Que l’on sache en tout état de cause que les brillantes répliques que l’on fit chez Madame de Chastryes valent probablement dix fois tout le contenu de la plate et besogneuse production sur laquelle on devisa si abondamment.

Il était inévitable en ces conditions que l’on s’interrogeât, quant à l’état moral et intellectuel de la société zollernoise – dont on vante tant les devants. Vertueuse de loin, tout laisse à penser que celle-ci est en réalité loin de la vertu ; c’est là une chose. Comme si toutefois quelque avantage pouvait échoir à qui répand son opprobre, un autre inconvénient se fait bien vite découvrir à observer de près ce qui se prétend tellement digne, si près de ce qui est en fait si loin. « À considérer, sans autre arrière-pensée que la très grande probité dont on nous sait l’exemple, a conclu en fin d’après-midi le marquis de Bonatello, les écrits émanant des presses zollernoises ces dernières années, force est de constater que c’est bien le talent qui fait défaut à ces gens : point d’esprit, point d’emphase, point de génie ». Et la comtesse de Chastryes d’ajouter au sortir du conciliabule : « ces nordiques, une éducation à refaire ! »

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